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mardi 23 février 2016

Contempler simplement l'Essence simple



L'acte mystique - se laisser emporter par la vibration du cœur, tout simplement - est l'essence de tous les actes bons, beaux et justes, de tout ce que l'on appelait autrefois les "vertus".
Un moine français, Maur de l'Enfant Jésus, nous rappelle d'abord que cet acte, nommé aussi "contemplation", est un silence, mais un silence savoureux, un silence de plénitude. En lui, on se sent incapable d'agir, mais par excès et non pas à cause d'un manque :
"Cette impuissance d'agir [que l'on ressent alors] vient plutôt d'abondance et de plénitude, que de privation et de disette." Ce vide accueille les débordement de l'amour divin.
Ensuite, "on ne s'aperçoit plus que d'une lumière universelle, qui fait connaître une bonté infinie." Dans cette connaissance amoureuse ou amour pénétré de science divine, l'âme
"ne voit plus qu'une simple vérité ou lumière, et ne goûte plus qu'un simple et unique bien ; aussi ne faut-il qu'elle n'ait pour tout acte qu'une simple attention vers cette vérité, et qu'une simple inclination vers cette unique bonté, qu'elle ne doit plus regarder hors de soi ; mais elle doit contempler et aimer en soi-même, comme son unique félicité, oubliant toutes choses pour prendre en elle son seul plaisir, et pour se transformer en elle autant que la faiblesse et l'infirmité humaine le pourra permettre. Il faut dire de même des attributs divins, des illustrations admirables, des lumières, des sublimes intelligences, des profondeurs et de tout ce qu'on saurait dire et penser de distinct de la divine Essence, au moins selon notre concept ; car il faut désormais regarder tout cela comme un dans cette même Essence divine, par un simple regard actuel qui suit en tout cet état, comme la vie de notre âme."
Autrement dit, cette vibration du cœur, contemplée comme vérité et ressentie comme bonté, est simple. De sorte qu'il n'y a pas besoin de contempler ni de ressentir autre chose. De plus, cet amour véritable est "en soi", et il est vain de le chercher au-dehors. 
Et donc, attendu que cette vérité bonne est en soi et qu'elle est absolument simple, "il n'est point besoin de sortir de cette simple contemplation pour réfléchir sur les effets particuliers de l'amour de Dieu envers les hommes, puisqu'on les comprend dans l'éminence de ce regard simple et amoureux dans leur propre cause, qui est l'amour, beaucoup plus parfaitement qu'on ne pourrait faire en les considérant eux-mêmes." En d'autres termes, inutile de chercher les effets particuliers de cet amour vrai : tous les effets désirables sont contenus dans l'amour vrai lui-même, comme les rayons sont dans le soleil. Et donc, au lieu de nous disperser dans la considération de ses effets, restons recueillis dans la contemplation simple de cette Source de tous les dons, source qui est en nous, qui n'est jamais séparée de nous, même quand nous nous détournons d'elle par notre libre-arbitre.
Maur s'appuie ici sur la distinction platonicienne entre deux formes de connaissance : la connaissance discursive (dianoia), qui regarde un à un les aspects de la vérité, comme les facettes d'un diamant ; et l'intellect (noesis) qui contemple simultanément, hors du temps donc, toutes ces facettes.

Extraits du Sanctuaire de la divine sapience, de Maur, pp. 116-117

vendredi 4 décembre 2015

Contre un Dieu sans mystique

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Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.

samedi 7 novembre 2015

La foi d'être



Nous doutons souvent. Mais doutons de notre identité, de notre corps, de nos sensations, de nos jugements, de nos souvenirs, des choses, des êtres, de l'avenir. Nous doutons d'être à la hauteur, d'être à notre place, etc. 
Mais nous ne doutons jamais d'être. 
D'où vient cette foi mystérieuse ?

Quand on raisonne, c'est bien connu, on abouti à des connaissances relatives : une proposition est vraie parce que, en droit, son contraire peut l'être. Même si la raison fourni un degré de certitude plus grand que l'opinion, que la conjecture ou la simple croyance, elle est toujours en sursis d'être réfutée. Même si elle reste vraie, elle est vraie par rapport à un opposé, en relation à une erreur. Cette connaissance n'est pas totale, absolue, complète. Voilà pourquoi il existe une multitude de philosophies, de points de vue sur le monde, qui se complètent comme les facettes d'un diamant.

Mais l'intelligence ou intuition n'est pas de la même nature. Dans la contemplation (l'acte de l'intelligence), on ne connaît pas un objet, une chose, mais la lumière grâce à laquelle on connait les choses. La lumière s'éclaire elle-même par elle-même. La conscience se savoure elle-même. C'est la connaissance pure, sans objet, mais pleine de connaissance, de lumière et de présence. On est est, sans rien être en particulier. Il n'y a pas de séparation entre le sujet et l'objet. Juste une sorte de silence, intense et nonchalant à la fois.
Or, cette lumière n'a pas d'opposé, car rien ne peut être connu en dehors d'un acte de connaissance. Et cette lumière est cette connaissance. La lumière n'éclaire pas d'obscurité. Ainsi, l'obscurité n'est pas l'opposé de la lumière, mais sa privation. Et, dans le cas de la conscience ou intelligence, cette obscurité n'existe qu'au sein de la lumière elle-même, grâce au pouvoir qu'a la conscience de se nier pour laisser place à sa manifestation de soi comme autre. Quand je me dit que "je n'avais pas conscience", c'est toujours sur fond de conscience. Si l'on perçoit une zone d'obscurité, c'est grâce à la lumière de la conscience qui éclaire cet objet, cette obscurité.

Voilà pourquoi la connaissance immédiate de soi, intuitive, n'est comparable à aucune autre connaissance. Les autres connaissances sont des connaissances portant sur des objets, multiples, séparés. Au contraire, l'intelligence est connaissance de la connaissance, vision de la vision, par un retournement mystérieux mais simple.

C'est ce que dit l'aveugle de Marseille dans cet extrait :

"Tout raisonnement est sujet à un raisonnement contraire, et toute vérité à une erreur qui lui est directement opposée. Mais il est vrai qu'ici [dans la contemplation] l'âme ne raisonne point, qu'elle ne connaît rien d'opposé à son objet, non plus que celui qui voit la lumière ne se peut imaginer une qualité contraire à la lumière, si ce n'est les ténèbres qui ne sont pas une qualité contraire, mais une privation pure".

François Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 158

Si dans la contemplation est souvent décrite comme un vide ou une ténèbre, cela "vient aussi de l'éblouissement où l'âme se trouve souvent par un excès de clarté". Et aussi d'un sentiment d'humilité face à cette merveille de simplicité et de richesse, ce paradoxe vivant d'une évidence insaisissable, qui se révèle en se cachant.

La raison connait dans le temps.
L'intelligence embrasse hors du temps.
Il y a la même différence et la même ressemblance entre les deux qu'entre la lumière et les couleurs.

Nous doutons des couleurs.
Mais jamais de la lumière même.
Car nous sommes cette lumière.

C'est pourquoi aussi l'acte de conscience "je" n'est pas une construction mentale portant sur un objet par opposition à un autre, mais l'intuition totale de la lumière consciente. Ce point, expliqué dans le Poème pour la reconnaissance (Îshvara-pratyabhijnâ I, 6, 1-6), est comparable à ce qui est dit ici par Malaval, et qui est tout à fait dans la tradition platonicienne.

Se tenir ferme en notre néant

Tout notre être est Dieu. Et donc, dans la conscience de cette dépendance totale,  il n'y a pas à se soucier des dons ou de leur a...