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mercredi 29 novembre 2017

Désordre humain, ordre divin


Ce qui paraît désordre serait-il partie d'un ordre supérieur ?
Semblance de défaite est-elle victoire dans une vue plus vaste ?
Dans le passage suivant, Madame Guyon essaie de nous faire comprendre
pourquoi la vie intérieure connait tant de hauts et de bas :

"La conduite que Dieu tient sur l'homme
est une conduite universelle : car quoi qu'il y ait l'ordre particulier
qui regarde chacun de nous, il est néanmoins tellement dépendant
de cette ordre général, que pour peu qu'il s'en éloignât il mettrait 
tout dans le désordre. Les désordres, les renversements des empires
sont une fuite de cet ordre général ; et ce qui nous parait désordre
à cause de notre manière de voir les choses, est un ordre admirable
selon la divine sagesse : de sorte que ce désordre particulier est
ce qui conserve l'ordre général."

Quand donc nous avons vécu une expérience intense, mystique,
un moment de grâce ressentie, et que ce moment semble passer,
que nous avons l'impression de retomber, que la présence nous quitte,
ce "désordre" s'insère dans la trame d'un ordre plus vaste. 
Car nous ne connaissons pas la fin de l'histoire. Et vouloir juger
de tous les détails avant cette fin est difficile.
Nous sentons confusément, mais avec force, cette fin : c'est la foi.
Et si Dieu semble nous quitter, c'est parce que ce que nous avons pris
pour Dieu n'était pas Dieu. Et comme Dieu nous veut à lui,
il nous prive de ce qui n'est pas lui, afin que nous ouvrions les yeux,
dans un regard plus mûr, animé par un amour plus gratuit.
Même si l'expérience a été authentique, souvent elle
se solidifie peu à peu, se couvre d'images et d'une volonté
d'en faire une chose que l'on puisse utiliser quand on veut,
comme un outil. En un sens, il est vrai que Dieu est toujours
disponible, en son don. Mais de cette eau, une glace se forme
peu à peu, qui semble perdre en fluidité. Dieu veut nous en délivrer,
et voilà la cause des "désordres" dont parle Madame Guyon.
Si la grâce nous échappe, cela n'était pas, ou n'était plus, la grâce.
Un échec, une calomnie, une déception, un sentiment d'impuissance,
de perte de contrôle, sont souvent une invitation à replonger
sans espoir ni crainte dans la présence nue, vide, libre,
sans chercher le pourquoi du comment.

Madame Guyon poursuit avec l'image de la mort nécessaire,
de cette mort qui "immortalise" :

"On estime une fleur heureuse parce qu'elle est cueillie par la main
du roi, et qu'elle lui a causé un instant de plaisir. Une personne
qui meurt dans les prémisses de l'esprit, dans toute sa beauté intérieure,
est comme cette agréable fleur. Personne ne doute du plaisir qu'elle a fait :
mais pour ces fleurs rares qu'on ne cueille point, qui sèchent et sont serrées 
par le jardinier, on n'y fait pas attention. Cependant elles s'immortalisent 
par leur mort, qui pourtant les fait paraître vilaines aux yeux des hommes
dans les mêmes parterres dont elles avaient peu de jours auparavant 
fait tout l'ornement.
L'ordre général donc est, que Dieu établit, qu'il détruit ce qu'il établit,
et qu'il perpétue les choses par cette destruction. Il établit d'abord les vertus : 
mais comme elles seraient semblables à la beauté d'une fleur que le vent
et la chaleur gâtent, il tire de cette vertu d'esprit, il ôte tout l'éclat au dehors
de peur qu'elle ne soit corrompue par la vanité, mais il en laisse
l'esprit et le sel, c'est-à-dire qu'il en laisse l'essentiel et la vérité,
et qu'il n'en ôte que l'éclat : c'est de cette manière qu'il la rend immortelle."

C'est vivre caché en Dieu, mourir dans l'immensité pour renaître en elle,
jusqu'à ne faire qu'un en esprit et en jouissance.

dimanche 5 novembre 2017

Vide et plénitude

On oppose souvent vide et plénitude.
Mais le vide est plénitude.
Vide de vaines paroles,
plein de Verbe.
Vide de peurs,
plein de foi.
Vide de soi,
plein du Soi.
Vide d'illusions,
plein de réalité.


Plus concrètement, le vide désigne le silence intérieur, une sorte de sensation 
de transparence, de pure, d'extrême sensibilité, d'écoute
de ce qui se dit dans ce silence.
La plénitude, c'est justement "ce qui se dit" dans ce silence,
le désir, l'élan, l'énergie, comme un courant... 
on pourrait multiplier les métaphores à l'infini.
Entre les deux, une relation dynamique. Ils se complètent, d'appellent
et s'approfondissent mutuellement.
En contexte shaïva, on parlera de la relation entre
Shiva et Shakti, ainsi qu'avec l'individu (anu en sanskrit).
Le vide est ressenti comme énergie,
l'énergie s'affine,
de plus en plus diaphane. 
Aussi, le silence prépare à la plénitude.
Ou plutôt, il la révèle,
comme une image apparaît
sur une plaque photographique,
ou comme un silence révèle un bruit.

Un moine le dit très bien :

Plénitude et pureté, tels sont les deux aspects de la grâce, et ils se retrouvent tout au long de sa croissance dans l'âme qu'elle anime d'une vie nouvelle, la comblant d'une paix, d'une joie toujours plus profonde, plus assurée, mais plus pure aussi, plus secrète, et qui suppose un dépouillement intérieur de plus en plus total. Tantôt, sans doute, l'action purifiante de la grâce semblera dominer, tantôt au contraire l'âme aura davantage conscience des richesses qu'elle reçoit, mais les deux ne se peuvent séparer : la grâce ne saurait se faire plus profonde sans devenir en même temps plus pure, plus parfaitement simple.

Dom George Lefèbvre, Prière pure et pureté du cœur

Vous pouvez lire l'ensemble de ce très beau texte
Avec, en plus, les annotations de Lilian Silburn,
qui a, semble-t-il, été profondément marquée
par ce passage, auquel elle fait sans doute écho
dans les premiers mots de son célèbre essai
sur la vie intérieure "Le vide, le rien, l'abîme" :

L'expérience spirituelle est bien plus une expérience de plénitude qu'une expérience de vide ; pourtant l'une n'est pas possible sans l'autre, la vie mystique étant constituée par une alternance ininterrompue de vides et de pleins s'approfondissant de concert.

Simple

L'éveil spirituel est simple.
Simplement merveilleux...
mais simple.
Accessible.
Disponible.

En langage théiste, l'éveil consiste simplement
à se tourner vers Dieu, à se mettre en sa présence.
Dans la nudité intérieure,
sans savoir.


Comme dit Rüsbroeck, un chanoine belge du XIVe siècle :

Par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu 
et sentir en nous la vie éternelle,
il nous faut entrer en Dieu par la foi, 
au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés,
désaffectés de toute image,  
élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée.
Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà
de toute chose et mourons à tout examen rationnel
pour entrer dans la nescience et les ténèbres,
nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel,
qui est l'image du Père.
Dans la désaffection de notre esprit,
nous recevons la clarté insaisissable 
qui nous étreint et nous irradie,
comme la clarté du soleil irradie l'air.
Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond.
Nous fixons du regard ce que nous sommes,
et nous sommes ce que nous fixons.
Car notre pensée, notre vie et notre essence
sont élevées et unies, en simplicité,
à la vérité qui est Dieu.
C'est pourquoi, dans ce regard simple,
nous sommes une seule vie 
et un seul esprit avec Dieu.

(La Pierre brillante, trad. André Louf, p. 80)

On dira que cette "simplicité" n'est pas synonyme de "facilité".
Mais en fait, si.
A condition d'avoir l'audace.
Ce qui revient, ici,
à être humble, modeste, direct, franc, vrai.
Sans prétendre, sans attendre,
juste une ouverture
franche.

Le Non-mode

Deviens comme un enfant,
deviens sourde, deviens aveugle !

Anonyme, Le Grain de moutarde

Le Non-mode illuminé est un miroir subtil
dans lequel Dieu imprime la lumière
de son éternelle clarté.
"Non mode", cela veut dire
sans manières particulières,
défaillance de toute opération selon la raison...
Ceux qui marchent
dans le Non-mode en lumière divine
voient en eux-mêmes un espace vierge.
"Non-mode" est au-dessus de la raison,
mais non pas sans elle...
"Non-mode" voit, mais ne sait pas ce qu'il voit,
au-dessus de tout, 
ni ceci ni cela.

Jan van Ruusbroeck, Les Douze Béguines, IV, 13, traduction Max Huot de Longchamps

L’image contient peut-être : plante, arbre, plein air et nature

dimanche 6 mars 2016

L'état fixe



La vie intérieure comprend, en gros, trois étapes : d'abord une touche de grâce, un éveil à l'amour divin, un aperçu d'une autre vie possible. Puis le vide, le dénuement, la sécheresse, où l'âme se sent seule, abandonnée entre sa vie d'avant, et la vie divine. Enfin, un état de plénitude, de consommation, un état fixe.

Mais permanent ne veut pas dire dépourvu de hauts et de bas. Le Carme Maur, un maître spirituel du XVIIème siècle, explique en quel sens cet état est fixe, et en quel sens il ne l'est pas :

"Quoique la vie de cet état [fixe] soit exempte de changement, à moins d'une infidélité bien notable surtout à l'égard de ce qui peut arriver du dehors, et immuable dans le fond de l'esprit même pour ce qui regarde l'intérieur et tout ce qui se passe au-dedans, il est pourtant vrai que les âmes ne sont pas ici exemptes de vicissitudes et changements de constitution, non pas comme j'ai dit qu'elle soient changées ou altérées en leur fond, mais je veux dire qu'elles ne sont pas toujours ici dans la jouissance ni dans la privation, Dieu le faisant ainsi pour les affermir et consommer de plus en plus en lui, tantôt se communiquant à elles dans une telle abondance qu'il semble que tous les trésors du Paradis et tous ses délices soient débordés sur elle, tantôt retirant tellement sa présence sensible de toutes leurs puissances qu'il semble qu'elles n'aient jamais mérité la moindre de ses caresses."

Mais à présent, l'âme "dans son simple fond, a toujours la même jouissance essentielle" de Dieu. Ce qui veut dire que dans le centre de soi, on est toujours en Dieu, car on a reconnu qu'en vérité, ce centre de soi est Dieu. Par contre, le corps et l'âme participent plus ou moins à cette union, selon les circonstances. Il y a là des degrés infinis de progrès possible. Et, comme nous sommes doués de libre-arbitre, nous pouvons toujours régresser.

Extrait du Sanctuaire de la divine sapience de Maur de l'Enfant-Jésus, p. 129

dimanche 14 février 2016

Dans le rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort. 
Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

dimanche 7 février 2016

Dans le divin rien



Le vide est le trône du cœur :

"Ici, l'âme...demeure comme sans mouvement, et sans envie d'en avoir : aussi ne voit-elle rien, ni de plus bas ni de plus haut, et même elle n'a plus d'idée de Dieu formée par le concept. Et son opération ne trouvant plus de contrariété en elle, ne se fait plus sentir comme avant. On dirait que l'âme est comme toute fondue dans une certaine vacuité abyssale où l'on ne voit ni fin ni commencement... L'on ne saurait donner de préceptes pour cet effet, ni bien décrire ce que c'est."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 83

dimanche 24 janvier 2016

Après la méditation

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D’ordinaire, la méditation est une activité mentale. Un entraînement de l'attention sur divers sujets, comme la compassion, Dieu, ses attributs, le souffle, le corps, les émotions, le karma... 
Au-delà, il y a la contemplation : un regard simple ou l'âme se laisser aller, sans soucis, sans chercher à faire attention : il n'y a qu'un acte d'abandon, d'ouverture simple, de pleine disponibilité.

Un moine décrit ainsi ce regard du cœur :

"Il faut donc que l'esprit humain, qui jusqu'ici a eu la liberté de parcourir indistinctement par toutes les perfections divines pour en considérer le long et le large..." en vivant mille expériences, en goûtant des intuitions, des éveils et autres révélations, "commence à retirer cette étendue de vie et de vue multipliée pour faire recouler simplement son inclination amoureuse en Dieu, qui en est l'auteur et le principe qui l'a fait naître dans le fond de l'âme, sans aucun effort de sa part, sans persuasion ni prévenance de lumière particulière", sans savoir clair et distinct, "mais par l'anticipation de sa vie radicale et foncière, laquelle il occupe et remplit de sa divine vertu, qui la pénètre et l'attire si fortement qu'elle ne peut rien goûter ni trouver bon sinon Dieu, bien qu'elle ne voit rien en lui de particulier qui l'attire, mais seulement elle voit une plénitude à laquelle elle est attirée si secrètement qu'il lui est presque impossible d'y résister." 

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 71

Je m'ouvre, quelque chose s'insinue, prend le contrôle et m'emporte encore plus loin dans le rien, où un autre courant me prend, et ainsi de suite, à l'infini...

dimanche 10 janvier 2016

Entre vide et plénitude

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Touché par la grâce, allant d'extases en extases, l'âme intérieure perd peu à peu des points de repère, jusqu'à un état de vide total, privé de tout appui. Mais en réalité, Dieu est l'appui; Cet état est simplement décrit comme "vide" par rapport aux états précédents. L'âme est alors comme un miroir immobile, comme un vitrail transparent :

"L'âme ne voit plus rien d'elle-même, elle ne voit rien de Dieu, elle ne peut plus agir, plus s'abandonner, plus vivre ni plus mourir ; elle ne conçoit ni ténèbres ni lumière, elle ne voit ni sortie ni entrée, elle ne peut ni désirer ni fuir, elle ne peut se plaire dans sa perte ni s'en attrister. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle est dans un désert infini, suspendue comme entre le ciel et la terre, sans avoir un seul cheveu sur quoi s'appuyer. Elle est sans foi, sans espérance et sans amour, ce lui semble, d'autant qu'elle ne peut réfléchir là-dessus, mais pourtant jamais elle n'aima si fortement ni si parfaitement... Si elle doit faire quelque chose, c'est se rendre attentive sans aucun sien effort et ne mettre aucun empêchement à ce que Dieu fait en elle, ni par de subtiles réflexions, ni par soupirs, ni par admirations, mais comme une eau très belle et claire qui est arrêtée, reçoit sans émotion ce que Dieu fait en elle."

Maur de l'Enfant-Jésus, Exposition des communications divines, p. 175

Cet état est l'état de silence ultime, juste avant la plénitude parfaite, car vides et plénitudes alternent et vont s'approfondissant l'un l'autre jusqu'à leur perfection.

Cet avant-dernier état est le dernier des "moyens". Là, on "ne peut bonnement donner aucun précepte, ni pour y arriver ni pour y demeurer...parce que la créature ne fait ici que suivre les actions de Dieu."

Et cet état de vide total est de durée indéterminée :
"C'est assez de dire qu'ici l'âme n'a plus rien, et dans les autres qu'elle a encore quelque chose. Pour la durée de cet état, elle est aussi longue qu'il plait à Dieu ; car il n'y a que lui qui puisse ressusciter l'âme de cette mort à la vie."

lundi 14 décembre 2015

Les deux sortes d'oraison

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Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation].

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".


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mercredi 4 novembre 2015

Vide de tout

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Plus on est vide, plus on est plein de Dieu. Alors, tout est Dieu, dans un dialogue universel, car Dieu est l'être de toute chose :


"Quand l'âme est vide de tout, excepté de la pierre vive qui est Dieu, il est impossible de rien faire ni de rien dire sans que tous les objets ne réveillent en nous cette présence. Tous les objets disent : "Dieu" ; et l'âme répond intérieurement "Dieu".


Malaval, La belle ténèbre, 1670

Se tenir ferme en notre néant

Tout notre être est Dieu. Et donc, dans la conscience de cette dépendance totale,  il n'y a pas à se soucier des dons ou de leur a...